Un seul accent écrit sépare deux mots espagnols qu'un francophone prononce de la même façon. hablo veut dire je parle, habló veut dire il a parlé, l'accent tombe sur la dernière syllabe, et le français y met le sien par réflexe dans les deux cas. C'est la seule dépense sérieuse que cette langue présente à un lecteur d'ici, et elle est absente de tous les manuels, qui sont écrits pour des anglophones.
Le reste du tarif s'effondre. Le genre est déjà là, les terminaisons de personne aussi, le subjonctif est un mode vivant en français et pas une curiosité à découvrir, et les pronoms se placent devant le verbe comme en français. Ce que les cours anglophones traitent en huit mois arrive donc beaucoup plus tôt, et ce qu'ils ne traitent pas du tout est ce qui coince.
Cette entrée n'est pas non plus la première rencontre. L'espagnol est la deuxième langue vivante de la grande majorité des collégiens français, si bien que la personne qui arrive ici a presque toujours quatre à sept ans derrière elle, et un mot pour cela dans les catalogues de formation : faux débutant.
Ce que le français a déjà payé, et ce qu'il ne remise sur rien
Trois choses arrivent sans facture et elles déplacent l'ordre du travail. lo veo se construit comme je le vois : le pronom passe devant le verbe, ce qu'un anglophone doit apprendre et défaire pendant un an. Les deux passés sont le passé composé et l'imparfait, avec une frontière qui bouge un peu et pas un système à inventer. Le subjonctif marque le rapport au fait plutôt que sa place dans le temps, et cette idée est déjà installée.
Une quatrième arrive presque gratuitement et vaut le détour, parce qu'elle explique une famille entière de règles. el agua est féminin, et c'est el à cause du a tonique : el águila, el hacha, el aula, et le pluriel rétablit tout, las aguas. Rien n'a changé de genre, seul l'article a reculé devant un a accentué.
Ce qui ne se remise sur rien tient en une ligne et c'est l'accent. En espagnol il distingue des mots, en français il ne distingue jamais rien. término, termino, terminó sont trois mots : le terme, je termine, il a terminé. La règle qui les gouverne est courte et sans exception, ce qui rend la lecture juste dès la première semaine et n'aide en rien l'oreille.
Ce qu'un faux débutant sait faire, et ce qu'il n'a jamais fait
Fatou Sagna, kinésithérapeute à Montauban, a fait sept ans d'espagnol au collège et au lycée. Elle lit un article d'El País sans dictionnaire, récite les terminaisons du présent et de l'imparfait, et ne distingue pas trabajo de trabajó dans une phrase entendue. Elle en conclut qu'elle a tout oublié et recommence au niveau A1, où elle réapprend une quatrième fois ce qu'elle sait déjà.
Ce n'est pas de l'oubli. C'est que sept ans d'exercices écrits n'ont jamais demandé de placer un accent avec la bouche ni d'en entendre un. Le blocage est là, il porte un nom, et le traitement habituel, reprendre au début, le contourne exactement.
La vérification prend trois minutes. Prenez un enregistrement court, écrivez ce que vous entendez, puis lisez la transcription. Si la transcription est facile, ce ne sont pas les mots qui manquaient. La compréhension orale en espagnol traite ce cas séparément, parce que c'est une pratique distincte et non une prime qui viendrait avec la lecture.
Ce que l'oreille française gagne, et ce qu'elle perd
Une bonne partie de ce qu'un manuel anglophone appelle la difficulté d'écoute de l'espagnol n'existe pas ici. On y explique que l'anglais frappe fort à intervalles réguliers et que l'espagnol arrive à débit constant, sans prise. Le français arrive lui aussi à débit constant. Un francophone n'a jamais eu ces prises et ne les cherche pas.
Ce qui reste est réel et se situe ailleurs. Dans une grande partie des Caraïbes et dans le sud de l'Espagne, le s final s'affaiblit jusqu'au souffle et le d entre voyelles s'efface, si bien que las casas et hablado arrivent sous une forme qu'on n'a pas apprise. Les mots sont connus, leur silhouette ne l'est pas. La sortie est ennuyeuse et précise : choisir un accent, y vivre deux mois, et n'en ajouter un second qu'après.
Et il reste l'accent tonique, qui est la seule chose qu'aucune méthode ne vous signalera, puisqu'elle est gratuite pour son lecteur habituel. Entendre la différence entre je termine et il a terminé n'est pas une finesse. C'est la différence entre le présent et le passé, dans une conversation où personne ne répète.
Deux séries de sons, et une seule qui coûte
Les cinq voyelles sont nettes, ne changent pas sous l'accent, et un francophone les possède déjà, à ceci près que le u espagnol est ou. Les consonnes se rangent en deux tas. perro se dit avec le r roulé long, pero avec un seul battement : deux mots, le chien et mais, et le seul écart est la durée du roulement.
Le second tas est plus court qu'on ne le craint. Le j de trabajo et le g de gente se font au fond de la gorge, tout près d'un r français prononcé fort, et c'est encore une dépense qu'un anglophone règle et pas vous. Il ne reste vraiment que le d de nada, qui n'est pas un d mais le th de l'anglais this.
Reste la distinction qui n'est ni de la grammaire ni de la prononciation et que le français ne donne nulle part. es aburrido veut dire il est ennuyeux, está aburrido veut dire il s'ennuie. C'est le seul endroit où une phrase française correcte se traduit de deux façons dont une seule est vraie, et la grammaire espagnole en tient la liste complète, qui est plus courte que sa réputation.
La question des variantes
L'Espagne contre l'Amérique, dessinée à l'équilibre parce qu'elle l'est
Trois choses diffèrent et un débutant entend parler des trois sans arrêt. La grammaire dessous, et tous les certificats, n'en distinguent aucune.
- L'EspagneMoins de locuteurs, et l'accent de presque tous les manuels français
- vosotros, que le lycée a déjà donné
- cielo commence par un th que le français n'a pas
- coche, ordenador, móvil
- L'Amérique latinePresque tout le monde, et une douzaine d'accents à l'intérieur
- ustedes pour tout le monde, tutoiement compris
- cielo commence par le s de sept
- carro, computadora, celular
Prenez celui que vous entendrez, et ici il est déjà choisi
Les plateaux sont volontairement à égalité. Le poids que ce dessin ne montre pas est géographique et il est le seul qui compte ici : l'Espagne est à une nuit de train et l'Argentine à onze heures d'avion.
L'Espagne ou l'Amérique, et ce qui en dépend réellement
Cette question occupe une place que rien ne justifie. Ce qui diffère est un jeu de pronoms, une consonne et une liste de mots du quotidien. La grammaire dessous est la même, aucun certificat ne distingue les deux, et un Mexicain et un Espagnol regardent les films l'un de l'autre sans sous-titres.
Une seule ligne est proprement française et elle décide. L'Espagne est à une nuit de train, le lycée a enseigné vosotros, et l'accent des manuels français est péninsulaire. Un lecteur d'ici n'a donc presque jamais à choisir, le choix a déjà été fait pour lui, et la question utile est seulement de le savoir avant d'écouter une série argentine.
Un temps se comporte autrement des deux côtés et il vaut d'être connu tôt. he comido en Espagne, comí en Amérique, pour le même déjeuner. Le premier est le passé composé, le second l'équivalent d'un passé simple qui, lui, se parle. L'Espagne et l'Amérique latine prend le reste, y compris les deux ou trois mots qui sont ordinaires d'un côté de l'océan et grossiers de l'autre.
Un dictionnaire qui ne passe pas par l'anglais
Le premier choix d'outil est un choix contre l'habitude. SpanishDict, que tous les manuels anglophones recommandent, est un dictionnaire anglais-espagnol : s'en servir depuis le français ajoute une traduction à chaque consultation, et c'est dans cette traduction supplémentaire que naissent les faux amis.
Le dictionnaire de la Real Academia, sur dle.rae.es, règle la question autrement. Il est monolingue, gratuit, il conjugue n'importe quel verbe, et il marque quel sens appartient à quel pays, ce qui tranche une discussion sur coche et carro en une ligne. Il a remplacé le Bescherelle espagnol et la table au dos du manuel, et il ne demande jamais de passer par une troisième langue.
WordReference tient la moitié bilingue avec de vraies entrées français-espagnol et des fils de discussion où une hésitation propre au français a déjà été posée. Il a remplacé le dictionnaire bilingue de poche, et il est gratuit.
Dreaming Spanish est l'outil qui a changé à quoi ressemble une heure d'écoute pour un débutant. Des centaines d'heures de gens parlant de choses ordinaires à vitesse volontairement tenue, filmés pour que le geste et le dessin portent les mots qui manquent. Il a remplacé le lecteur gradué et le dialogue de manuel enregistré. Des centaines d'heures sont gratuites, l'abonnement ouvre le reste, et rien n'y passe par l'anglais, ce qui est la raison pour laquelle il fonctionne pour un francophone là où un cours en anglais échoue.
Après la première année
La question qui attend n'est pas quel temps travailler. C'est s'il faut s'arrêter là. Le calcul complet, langue par langue, est dans les langues, et il ne ressemble pas à celui d'un manuel anglophone. L'espagnol se tient assez près du portugais et de l'italien pour que l'un des deux paraisse offert au sixième mois, et pour un francophone il l'est en lecture et pas en production, à l'endroit précis où il faut choisir une terminaison.
Le certificat, si le motif est professionnel ou universitaire, se décide plus tôt que cela. Le DELE et le SIELE disent ce que chaque niveau exige, et le premier ne se périme pas alors que le second se passe sur ordinateur toute l'année.
Et si la vraie question est le calendrier plutôt que la langue, elle se pose une fois pour toutes ailleurs. Apprendre une langue tient le moment où une seconde langue cesse d'être un impôt sur la première, et la réponse porte un niveau plutôt qu'un nombre de mois.