ga vient de gare, cà phê de café, bơ de beurre. Le vietnamien porte une couche d'emprunts au français qui touche la nourriture, les transports, la médecine et le bâtiment, déposée pendant la période coloniale et restée en usage courant depuis.
L'écriture aussi vient de là, en partie. Le quốc ngữ est un alphabet latin mis au point par des missionnaires européens et fixé au dix-septième siècle, et c'est la seule langue d'Asie de l'Est et du Sud-Est des langues qui s'écrive ainsi. l'écriture est latine, et cela retire d'un coup ce qui coûte des mois en chinois, en japonais et en coréen.
Les signes diacritiques qui l'accompagnent sont la seconde bonne nouvelle pour un lecteur d'ici. Un francophone lit déjà é, è et ê comme des marques qui changent le mot ; il n'a donc pas à se convaincre qu'un accent compte, seulement à apprendre lesquels comptent et comment.
L'échange, dit franchement
Ce que le vietnamien retire, il le remet ailleurs, et le compte est équilibré. les mots ne changent jamais de forme : pas de conjugaison, pas de terminaison de temps, pas de pluriel, pas d'accord, pas de cas. Pour qui écrit une langue dont les verbes ont cinquante formes, la remise se voit dès la première leçon.
- six tons au nord et cinq au sud. Chaque syllabe en porte un, et le ton fait partie du mot au même titre que ses consonnes.
- les consonnes finales sont tenues et jamais relâchées. Un t final s'arrête sur place, sans le petit souffle que le français ajoute, et un francophone qui relâche produit une syllabe de plus.
- il n'existe pas de mot neutre pour vous. On s'adresse à quelqu'un par un terme de parenté choisi selon l'âge et le rapport, ce qui rend la première phrase d'une conversation impossible à improviser.
L'ordre des mots réserve d'ailleurs une bonne surprise. l'adjectif suit le nom, comme en français : nhà đẹp est une maison belle, quand un anglophone doit inverser l'ordre à chaque phrase.
Tout est donc concentré dans la syllabe, et c'est ce qui rend la langue exigeante à l'oreille sans la rendre compliquée. Une syllabe manquée n'est rattrapée par rien, puisque rien d'autre dans la phrase ne répète l'information.
Six tons, et le sud en emploie cinq
Le ton n'est pas une intonation posée sur une phrase, c'est une partie du mot. ma, mà, má, mả, mã et mạ sont six mots différents, et le nord les distingue tous quand le sud en fond deux ensemble.
Le français n'a aucun ton lexical, ce qui place un lecteur d'ici exactement au même point de départ qu'un anglophone : rien à défaire, rien sur quoi s'appuyer. C'est l'un des rares postes de ce pilier où le couple avec le français ne change rien au tarif.
Ce qui change, en revanche, est la façon dont l'accent écrit se lit. Un francophone voit un signe au-dessus d'une voyelle et sait qu'il faut le prendre au sérieux, là où un lecteur anglophone commence par le traiter comme un ornement. Les six tons les prend un par un, et le nord et le sud explique pourquoi le compte change selon l'endroit.
Les finales tenues, et la syllabe qui n'a pas de rechange
Une syllabe vietnamienne est courte et fermée. Les consonnes finales p, t, c et ch s'arrêtent net, la bouche reste dans la position et rien ne sort ensuite. Le français, lui, relâche presque toutes ses finales.
La conséquence est mécanique : un francophone qui dit một en relâchant le t ajoute une voyelle légère et transforme une syllabe en deux, ce qui suffit à rendre le mot méconnaissable dans une chaîne rapide.
C'est le vrai contenu de la prononciation vietnamienne, et il vient avant le vocabulaire, parce qu'une syllabe mal fermée ne se répare pas par le contexte dans une langue où le contexte ne répète rien. La compréhension orale en vietnamien travaille le même fait dans l'autre sens.
On ne dit pas vous, on dit son rapport à l'autre
Le vietnamien n'a pas de pronom neutre pour la deuxième personne, ni d'ailleurs pour la première. On s'adresse à quelqu'un par un terme de parenté, et on se désigne soi-même par celui qui lui répond.
anh, chị et em servent de je et de vous selon qui parle à qui : anh est le grand frère et vaut pour un homme un peu plus âgé, chị pour une femme dans la même position, em pour la personne plus jeune. Deux interlocuteurs échangent donc leurs étiquettes, et celui qui dit anh s'appelle lui-même em.
Le vouvoiement français installe l'idée qu'une relation se marque dans la langue et il en sous-estime la portée. Ici la décision se prend avant le premier mot, elle porte sur les deux personnes à la fois, et se tromper de quelques années s'entend aussitôt.
Une syllabe entendue
Quatre informations dans une syllabe, et aucune n'est répétée ailleurs
Dans une langue à terminaisons, rater un élément laisse les autres le reconstruire. Ici il n'y a pas de second exemplaire, et le maillon manquant arrête la chaîne.
- La consonne initialeLa seule partie qu'un francophone entend sans effort
- La voyelleUn inventaire large, avec des distinctions que le français ne fait pas
- Le tonPorté par la syllabe entière, et il fait partie du mot
- La consonne finaleTenue, non relâchée, et souvent inaudible pour qui relâche les siennes
Le maillon ouvert est celui qu'un francophone n'a jamais eu à écouter. C'est aussi le seul des quatre qu'aucune phrase plus lente ne rend plus facile.
Trois couches de vocabulaire, et une qui vous est offerte
Le lexique se lit en trois épaisseurs. Le fonds propre porte le quotidien. Une couche sino-vietnamienne, ancienne et massive, fournit le vocabulaire savant et administratif, exactement comme le latin le fait en français.
La troisième est française et elle est petite mais très employée. Au-delà de ga, cà phê et bơ, on trouve xà phòng pour le savon, ô tô pour l'automobile, ga-ra, bánh mì pour le pain, et une part du vocabulaire médical. Ce sont des mots qu'un lecteur d'ici reconnaît à l'oreille avant de savoir les lire. Ils ont tous été refaits à la mesure de la syllabe vietnamienne en entrant, si bien que gare a donné ga et savon xà phòng : reconnaître l'origine aide à retenir le mot et n'aide jamais à le dire.
Cette couche ne dispense d'aucun travail de grammaire et elle change le rythme du premier mois, parce qu'elle donne des points d'accroche là où les autres langues de la région n'en offrent aucun. Le vocabulaire vietnamien montre où passe la frontière entre les trois.
Ce qu'on ouvre, et ce qu'aucun outil ne fait
Wiktionary est utile ici pour une raison précise : il nomme la source chinoise d'un mot quand il y en a une, ce qui rend la couche savante prévisible au lieu d'être une liste. Gratuit.
Forvo donne plusieurs enregistrements natifs par mot, gratuitement, et c'est l'outil qui compte le plus dans une langue à tons : lire une description d'un ton ne l'apprend pas, et il faut plusieurs voix pour en abstraire la forme.
Anki compte pour une raison vietnamienne. Une carte doit porter le ton écrit et un enregistrement, faute de quoi elle enseigne une syllabe sans la moitié de son identité. Un modèle sert pour le reste, avec une limite qu'il faut dire : il n'entend pas votre ton, donc il ne corrigera jamais la seule chose qui compte ici. La grammaire vietnamienne se travaille en revanche très bien avec lui, puisqu'elle tient dans l'ordre des mots et les classificateurs.
Les tons, ou la simplicité
Deux motifs amènent ici et ils ne mènent pas au même endroit. Qui est venu pour une grammaire sans morphologie trouvera la même promesse ailleurs, à un prix différent.
Le chinois offre la même absence de conjugaison et demande en échange une écriture entière, ce que le vietnamien ne demande pas. C'est l'échange le plus net de ce pilier et il se pose en une phrase : voulez-vous payer en caractères ou en tons.
Qui est venu pour le pays a une seule priorité, et c'est la syllabe. Apprendre une langue tient le calendrier, et sa règle vaut ici plus qu'ailleurs, puisqu'une langue sans redondance ne pardonne aucun mois d'écoute sauté.