Faragiri

Apprendre le latinles langues

Le latin n'explique pas seulement le lexique savant du français, il explique sa morphologie. Ce qu'il fait payer est une chose que le français a entièrement perdue.

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La traversée

Quatre planches entre démonter une phrase et lire un texte

Les deux rives sont des compétences distinctes, et l'école laisse presque tout le monde sur la première. Chaque planche est une habitude à changer, non une règle à apprendre.

Démonter la phraseTrouver le verbe, chercher le sujet, ranger les compléments, refaire du français
  1. 01Du texte facile, en quantitéBeaucoup plus facile que le niveau atteint en analyse
  2. 02Sans dictionnaireQuitte à laisser passer un mot sur vingt
  3. 03À voix hauteCe qui fixe les quantités et interdit de revenir en arrière
  4. 04Relire, plutôt qu'avancerLa deuxième lecture d'une page connue est là où la vitesse s'installe
Lire dans l'ordrePrendre les mots comme ils viennent et laisser la phrase se refermer

Le pont ne se traverse que dans un sens. Personne n'a jamais appris à lire en démontant plus vite, et c'est pourtant ce que promet une cinquième année de la même méthode.

Les verbes irréguliers du français sont des verbes latins réguliers usés par mille ans de bouche. aller emprunte à trois verbes latins, ire, vadere et ambulare : je vais vient du deuxième, j'irai du premier, et nous allons du troisième. La conjugaison qu'un enfant français apprend par coeur cesse d'être arbitraire dès qu'on regarde d'où elle vient.

C'est la position particulière de cette entrée. Pour un anglophone le latin explique un vocabulaire savant emprunté ; pour un francophone il explique la langue elle-même, sa morphologie comprise, et il l'explique jusque dans les formes que l'école présente comme des exceptions à retenir. C'est le seul endroit des langues où la langue visée est l'ancêtre de la langue de départ.

Le lexique suit. Un francophone qui ouvre un texte latin reconnaît la majorité des mots pleins sans dictionnaire, et il reconnaît aussi le subjonctif, qui est vivant chez lui et mort chez presque tous les autres lecteurs de cette page.

Ce qui est offert, et les deux choses qui ne le sont pas

Le subjonctif, le vocabulaire et la logique des temps arrivent sans facture. Ce qui reste à payer tient en deux postes, et ils sont les mêmes pour tout le monde.

  • cinq déclinaisons et quatre conjugaisons. La terminaison porte le rôle du mot dans la phrase, ce que le français a entièrement perdu et remplacé par des prépositions et par l'ordre.
  • l'ordre des mots est libre parce que les terminaisons portent les rôles. Un poète peut placer un adjectif à six mots de son nom, et rien n'est ambigu tant que les terminaisons s'accordent.
  • le but est de lire, pas de parler. C'est la seule entrée de ce pilier où personne n'attend de vous une conversation, et cela change entièrement ce qu'il faut travailler.

La deuxième ligne est la difficulté réelle, et elle est plus lourde pour un francophone que pour un anglophone : le français est la langue romane qui a le plus rigidement fixé son ordre des mots, donc l'habitude à défaire y est plus ancrée qu'ailleurs.

Deux terminaisons, et l'ordre ne décide de rien

Une paire de phrases montre le mécanisme mieux qu'un tableau. Puella rosam amat et Rosam puella amat disent la même chose : la jeune fille aime la rose. Le a de puella dit que c'est elle qui aime, le am de rosam dit que c'est la rose qui est aimée, et déplacer les mots ne change que l'insistance.

Le réflexe à défaire est plus profond chez un francophone que chez un anglophone, parce que le français décide du sujet et de l'objet par la place et par rien d'autre. La fille aime la rose et La rose aime la fille sont deux phrases différentes, et c'est exactement ce que le latin ne fait pas.

La construction qui tire le plus parti de ce système est celle que le français n'a nulle part. urbe capta veut dire la ville une fois prise : deux mots à l'ablatif posent une circonstance entière, sans conjonction et sans verbe conjugué.

L'échec n'est pas d'analyser, c'est de ne jamais lire

Voici le blocage, et il est produit par la méthode plutôt que par la langue. Quatre années de latin apprennent à démonter une phrase : trouver le verbe, chercher le sujet, ranger les compléments, reconstruire un sens en français.

C'est une compétence réelle et ce n'est pas la lecture. Lire, c'est prendre les mots dans l'ordre où l'auteur les a posés et comprendre au fur et à mesure, sans reconstruire. Un élève qui démonte quatre ans démonte encore la cinquième année, plus vite, et il n'a jamais lu une page.

Le francophone est plus exposé que les autres à cette impasse, parce que le vocabulaire lui étant offert, il démonte avec succès dès le premier mois et n'a donc aucune raison de changer de méthode. La réussite immédiate installe la mauvaise habitude.

La sortie est connue et peu pratiquée : du texte facile en quantité, lu dans l'ordre, sans dictionnaire, quitte à ne pas tout saisir. La lecture des textes tient cette traversée, et c'est la page qui décide si les quatre années servent à quelque chose.

L'ordre libre est ce qui rend la lecture dans l'ordre possible

La liberté de l'ordre des mots passe pour une difficulté et elle est la condition de la sortie ci-dessus. Puisque la terminaison dit le rôle, chaque mot peut être compris à mesure qu'il arrive, sans attendre de savoir où il va.

Un lecteur installé prend donc les mots comme ils viennent et laisse la phrase se refermer d'elle-même. Un élève qui cherche d'abord le verbe fait le trajet deux fois, et il le fera toujours, parce que sa méthode le lui impose.

Les déclinaisons et les conjugaisons sont donc à apprendre pour être oubliées, au sens où elles doivent devenir assez automatiques pour qu'aucune analyse consciente ne soit nécessaire. La grammaire latine explique pourquoi cet ordre libre n'a jamais produit d'ambiguïté.

Où l'on peut arriver

Six échelons, et le premier est plus bas qu'on ne l'imagine

L'échelle décrit ce qu'un lecteur peut suivre dans l'ordre, sans analyse et sans dictionnaire, ce qui n'est pas la même chose que ce qu'il peut traduire.

  1. 06Virgile et HoraceLes vers, où l'ordre des mots devient un moyen d'expressionpoésie
  2. 05Cicéron et Tite-LiveLa période longue, où la subordonnée devient le vrai travailclassique
  3. 04César et NéposLa prose classique la plus régulière, et le premier auteur ancien lisibleclassique
  4. 03La VulgatePhrases courtes, vocabulaire limité, et le contenu est souvent déjà connulecture
  5. 02Latin médiéval simpleUne syntaxe plus proche du français, et un vocabulaire restreintlecture
  6. 01Latin fabriqué pour apprendreFamilia Romana et ses semblables. C'est ici que la lecture commencelecture

Les échelons décrivent une difficulté de lecture et non une valeur. Beaucoup de lecteurs formés à l'analyse traduisent le cinquième et ne lisent pas le premier.

Lire à voix haute, et choisir une prononciation exprès

Deux prononciations circulent et elles ne se mélangent pas. La restituée cherche à rendre le latin classique tel qu'on pense qu'il sonnait : le c est toujours dur, Cicero se dit Kikéro ; l'ecclésiastique, façonnée par l'italien et employée dans la liturgie, dit Tchitchéro.

Une troisième existe et elle n'est reconnue nulle part : celle qu'un francophone produit spontanément, en nasalisant les voyelles devant m et n et en accentuant la dernière syllabe. Elle rend les vers illisibles, parce que la métrique latine repose sur la longueur des voyelles et sur la place de l'accent.

Lire à voix haute n'est donc pas un ornement pour cette langue : c'est ce qui fixe les quantités, et les quantités portent une partie du sens. La prononciation du latin expose ce que chacune des deux engage, et le choix se fait au début.

Un livre, deux bibliothèques gratuites

Familia Romana est le livre, publié pour la première fois en 1955, payant, et il vaut son prix. Il est entièrement en latin du premier chapitre au dernier, sans une ligne de traduction, et il fonctionne parce que chaque mot nouveau est rendu compréhensible par ce qui l'entoure. C'est l'outil qui produit des lecteurs plutôt que des analystes.

Logeion est gratuit et interroge les grands dictionnaires ensemble, ce qui remplace la pile d'ouvrages qu'il fallait consulter l'un après l'autre.

Perseus est gratuit aussi, et sa force est également son danger : chaque mot d'un texte est à un clic de son analyse complète. Pour un lecteur qui cherche à sortir de l'analyse, un outil qui analyse à la demande est une tentation permanente, et il vaut mieux s'en servir après la lecture plutôt que pendant. Le vocabulaire latin montre au passage combien de ce travail est déjà fait pour un francophone.

Quel texte se trouve au bout

Le latin est la seule entrée de ce pilier qui se choisit par sa destination écrite. On ne l'ouvre pas pour parler à quelqu'un, on l'ouvre pour lire quelque chose de précis, et nommer ce quelque chose au début change l'itinéraire entier.

Si la destination est la poésie classique, les quantités et la métrique passent devant tout le reste. Si c'est la prose historique ou philosophique, la période longue et ses subordonnées sont le vrai travail. Si c'est le latin médiéval, une partie des difficultés classiques disparaît.

Le grec est le voisin naturel de ce projet et il double le vocabulaire savant du français, à un prix plus élevé. L'italien est le descendant le plus proche, et la seule des vingt-quatre entrées où le vocabulaire appris ici se réemploie tel quel dans une conversation. Apprendre une langue tient le calendrier, avec ici une exception qui vaut d'être dite : sans production orale à entretenir, la révision espacée porte tout le poids.

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