Faragiri

Apprendre l'arabeles langues

Ce que le schème donne gratuitement, les sons que le français possède déjà, et pourquoi le cours qu'on vous vend n'est pas l'arabe que vous entendrez.

6Sections
6Min de lecture
2Profondeur

Une racine

Trois consonnes, et les moules dans lesquels on les verse

La racine porte l'idée et le schème porte la grammaire, si bien que le lexique est engendré au lieu d'être collecté. Voici une racine sur plusieurs milliers.

  • Les schèmes verbauxLes voyelles entre les consonnes décident du temps et de la voix
    • kataba, il a écrit
    • kutiba, cela a été écrit
  • Le lieumaf'al fabrique l'endroit où la racine se produit
    • maktab, un bureau
    • maktaba, une bibliothèque
k t b
  • Celui qui faitUn moule fixe qui transforme n'importe quelle racine en son agent
    • katib, un écrivain
  • La chose mêmeNoms et participes passifs sortis des mêmes trois lettres
    • kitab, un livre
    • maktub, écrit

Apprendre le moule une fois l'applique à des centaines de racines. Apprendre les mots un par un ne s'applique à rien d'autre.

k-t-b donne kataba il a écrit, kitab un livre, maktab un bureau. Trois consonnes portent l'idée, et un schème de voyelles verse cette idée dans une forme. Le vocabulaire arabe ne se collectionne pas, il se fabrique, et c'est la seule chose de cette entrée qui change ce qu'apprendre veut dire.

Un francophone possède déjà des morceaux du résultat sans le savoir. le hasard, le chiffre, la douane et le magasin viennent de l'arabe, comme l'alcool, l'algèbre, le coton et le matelas, entrés pour la plupart par l'espagnol et par l'italien entre le douzième et le seizième siècle. Et kiffer, seum et meskine sont déjà de l'arabe, entrés cette fois par le Maghreb et depuis cinquante ans.

Cela n'apprend pas la langue et cela dit où elle se trouve. L'arabe n'est pas ici une langue lointaine dont il faudrait tout construire, et la question sérieuse de cette entrée n'est ni l'écriture ni la grammaire. C'est de savoir lequel des arabes vous voulez, et c'est la seule entrée des langues où la question n'est pas quelle langue apprendre mais laquelle des deux qui portent le même nom.

Trois lettres, et la famille qu'elles engendrent

La racine est l'unité de rangement. Le schème est le moule. De k-t-b sortent l'acte, celui qui le fait, l'endroit où il se fait et la chose faite, et les mêmes moules s'appliquent ensuite à plusieurs milliers d'autres racines.

  • kataba, il a écrit, et kutiba, cela a été écrit. Les voyelles entre les consonnes portent le temps et la voix.
  • katib, un écrivain. Un moule fixe transforme n'importe quelle racine en celui qui fait l'action.
  • maktab, un bureau, et maktaba, une bibliothèque. Le moule maf'al fabrique le lieu où la racine se produit.
  • kitab, un livre, et maktub, écrit. Les noms et les participes sortent des mêmes trois lettres.

Apprendre un moule une fois l'applique à des centaines de racines. Apprendre ces huit mots un par un ne s'applique à rien d'autre, et c'est la différence entre une liste de vocabulaire et le vocabulaire arabe tel qu'il se travaille réellement.

Lire est une inférence, et elle va vite

les voyelles brèves ne s'écrivent pas. Ce n'est pas une économie de scribe, c'est une conséquence du système précédent : le schème connaît déjà les voyelles, donc les écrire serait redondant pour quelqu'un qui connaît le mot.

La contrepartie est brutale et elle n'a pas d'équivalent dans une langue alphabétique. On ne peut pas déchiffrer un mot inconnu puis demander ce qu'il veut dire, parce que le déchiffrer suppose déjà de savoir lequel il est. Un lecteur installé fait quatre inférences avant que l'oeil ne bouge. Un débutant s'arrête à la première et tient une suite de consonnes qui peut donner cinq mots.

Ce que cela change dans l'ordre du travail est net : la vocalisation n'est pas un chapitre de perfectionnement, c'est ce qui rend la lecture possible, et l'écriture arabe se travaille avec le lexique plutôt qu'avant lui.

Le cours qu'on vend n'est pas la langue qu'on entend

l'arabe standard n'est la langue maternelle de personne. C'est une langue écrite, celle des journaux, des discours et des livres, apprise à l'école par tout le monde et parlée spontanément par personne. Les langues maternelles sont les variétés régionales, et elles diffèrent entre elles autant que le français diffère de l'italien.

Cette situation décide tout, et en France elle la décide dans un sens précis. L'arabe qu'un lecteur d'ici croisera dans sa famille, chez ses voisins, au travail ou dans la musique qu'il écoute est maghrébin dans l'immense majorité des cas, algérien, marocain ou tunisien. L'arabe que vend chaque cours, chaque manuel et chaque certificat est le standard.

Camille Estève, infirmière à Sète, suit deux ans de cours du soir, lit un article de presse avec un dictionnaire, et ne comprend pas trois mots de ce que se disent ses collègues tunisiennes à la pause. Rien n'a raté dans son apprentissage. Elle a appris exactement ce que le cours enseignait.

Le maghrébin n'est pas le standard prononcé vite. Les voyelles brèves y tombent, si bien que kitab devient ktab et madrasa devient mdrasa. Le vocabulaire courant emprunte au berbère, à l'espagnol et au français. Et ma et ch encadrent le verbe maghrébin comme ne et pas encadrent le français, ce qui est la seule chose de cette page qu'un francophone reconnaît sans explication et qu'un anglophone doit se faire enseigner.

La décision se prend donc au premier jour et non au troisième mois. Le standard pour lire, écrire et passer un examen ; une variété pour parler à quelqu'un. Les deux se travaillent ensemble et l'ordre dépend du motif, ce que l'arabe standard et les dialectes prend en entier, et la compréhension orale en arabe traite comme deux écoutes séparées plutôt que comme une seule.

Lire un mot qui ne porte pas ses voyelles

Quatre inférences, et aucune ne se saute

Un lecteur installé les enchaîne avant que l'oeil ne bouge. Un débutant s'arrête à la première marche et tient une suite de consonnes qui peut donner cinq mots.

  1. 01Voir les consonnesTout ce qui est réellement imprimé, plus les voyelles longues
  2. 02Ramener à une racineTrois lettres le plus souvent, le reste est de l'échafaudage
  3. 03Reconnaître le schèmeDécidé par ce que la phrase demande au mot de faire
  4. 04Lire les voyelles dessusLe schème les porte, donc elles n'ont jamais vraiment manqué

C'est pourquoi un mot inconnu ne peut pas être déchiffré puis demandé, ce qu'une langue alphabétique autorise toujours et celle-ci jamais.

Les sons faits derrière la bouche

Une bonne nouvelle d'abord, et elle est proprement française. Le ق et le خ se font au fond de la gorge, au même endroit que le r français, si bien qu'un francophone tient déjà l'appareil que les manuels anglophones décrivent comme un obstacle de plusieurs mois.

Le reste ne se remise sur rien. sin et sad sont deux consonnes différentes en arabe, et le français ne possède que la première : la série emphatique creuse la bouche et assombrit les voyelles autour d'elle, et elle sépare des mots ordinaires. Les pharyngales, ع et ح, n'ont aucun analogue français d'aucune sorte.

Une régularité vaut d'être connue le premier jour parce qu'elle s'entend partout. al-qamar garde son l, ash-shams le perd : l'article se colle à la consonne suivante quand celle-ci est dentale ou sifflante, et il reste intact devant les autres. Rien ne le signale à l'écrit, et la prononciation arabe tient la liste, qui est courte et close.

Un dictionnaire par racine, un site gratuit, une machine qui devine

Hans Wehr est le dictionnaire de référence et il est rangé par racine, ce qui est la seule organisation cohérente avec la langue et la plus déroutante pour qui arrive d'un dictionnaire alphabétique. Trouver un mot suppose d'en extraire la racine, donc l'outil enseigne en même temps qu'il renseigne. L'édition papier est payante et des numérisations indexées par racine circulent librement.

Almaany est le complément quotidien : gratuit, dans le navigateur et sur téléphone, et il donne l'arabe expliqué en arabe autant que traduit. Il a remplacé le double volume qu'il fallait porter, et le passage au monolingue y arrive plus tôt qu'on ne croit.

Un modèle sert de vocalisateur, ce qui est nouveau depuis 2023 et directement utile ici : il pose les voyelles brèves sur un texte qui ne les porte pas. La limite se dit en une phrase et il faut la dire, parce qu'elle est perverse : il se trompe exactement là où le texte était ambigu, c'est-à-dire aux endroits pour lesquels on l'a ouvert.

Reste la ressource française, et elle est peu utilisée. L'Institut du monde arabe, à Paris, donne des cours d'arabe standard et de dialectes depuis 1987, ce qui en fait l'un des rares endroits où la variété maghrébine s'enseigne dans un cadre. La grammaire arabe décrit ce que ces cours contiennent réellement, schèmes compris.

Si c'est le système de racines qui vous a fait venir

Ce qui se décide au bout d'une première année n'est pas le chapitre suivant. C'est de savoir si ce qui vous intéresse est cette langue ou le mécanisme qu'elle emploie, parce que le mécanisme se partage et le reste ne se partage pas.

L'hébreu range son lexique par racine de la même façon, écrit ses voyelles aussi peu, et coûte beaucoup moins cher en sons puisque son r est proche du français et qu'il n'a pas de série emphatique. Le persan emprunte l'écriture et une grande part du lexique savant, et n'a ni racines ni genre, ce qui en fait le marché inverse.

Quant à savoir dans quel ordre ouvrir la seconde, la réponse ne dépend d'aucune des deux. Apprendre une langue tient l'arbitrage, et il vaut ici plus qu'ailleurs, puisque deux écritures et deux systèmes de racines commencés ensemble se confondent vite.

À côté

Au-dessus