Faragiri

Apprendre le turcles langues

Le ü et le ö sont le u de rue et le eu de feu, et ce sont exactement les voyelles dont dépend chaque terminaison. Ce qui coûte vraiment est ailleurs.

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Un mot, assemblé

Cinq pièces, dans un ordre qui ne change jamais

Chaque terminaison porte exactement un sens et aucune ne fusionne avec sa voisine, si bien qu'un mot jamais entendu s'assemble correctement du premier coup.

  1. evLa racine. Une maison
  2. lerLe pluriel. Des maisons
  3. imLe possessif. Mes maisons
  4. deLe cas. Dans mes maisons
  5. kiLe relatif. Celles qui sont dans mes maisons, en un seul mot

N'importe quelle case du milieu peut être sautée et aucune ne peut changer de place. La chaîne est triviale à construire et, à vitesse de parole, réellement difficile à entendre.

le ü turc est le u de rue et le ö est le eu de feu. Deux voyelles, prononcées sans y penser depuis l'enfance, et ce sont exactement les deux sur lesquelles tourne le mécanisme central de la langue.

Un anglophone n'a ni l'une ni l'autre et met des mois à les produire. Or l'harmonie vocalique décide de chaque terminaison : une terminaison n'a pas de voyelle fixe, elle copie celle du mot devant elle. Un lecteur qui ne distingue pas ü de u ne peut donc ni choisir la bonne terminaison ni entendre où un mot commence.

C'est la remise la plus mal répartie de tout ce pilier. Ce que les langues facture au tarif fort à un anglophone est ici presque offert, et ce qui reste à payer n'est pas du tout ce que les manuels mettent en avant.

Ce que le français prête, et les trois choses qu'il ne prête pas

Le prêt porte sur les voyelles et sur la politesse. Le turc distingue sen et siz comme le français distingue tu et vous, avec la même valeur sociale, et le système des voyelles antérieures arrondies est déjà en place.

  • il n'y a aucun genre grammatical. Ni masculin, ni féminin, ni neutre, et le même pronom o vaut pour il, elle et cela. Rien à retenir avec chaque nom, ce qui retire d'un coup la charge que l'allemand, l'espagnol et le français font porter.
  • le verbe arrive en dernier. Combiné à l'empilement des suffixes, cela met l'information décisive sur la dernière syllabe du dernier mot.
  • i et ı sont deux lettres, et İstanbul garde son point. Le i sans point est une voyelle à part entière, faite au fond de la bouche, et sa majuscule est I quand celle du i pointé est İ.

Ce qui n'est prêté nulle part est l'agglutination, l'ordre des mots, et l'aspiration des occlusives, que le français ne produit nulle part. L'agglutination et l'ordre des mots se travaillent en écrivant, lentement et phrase par phrase. L'aspiration se travaille à voix haute ou pas du tout.

Chaque terminaison a un seul travail, et elles font la queue

ev, evler, evlerim, evlerimde : la maison, les maisons, mes maisons, dans mes maisons. Chaque morceau porte exactement un sens, aucun ne fusionne avec son voisin, et l'ordre ne change jamais. Un mot jamais entendu s'assemble donc correctement du premier coup, ce qu'aucune langue romane ne permet.

La contrepartie est entièrement à l'oreille. Une chaîne triviale à construire est difficile à entendre à vitesse de conversation, parce que rien ne sépare les morceaux et que le mot peut être long. Les suffixes tient l'inventaire des cases, et la compréhension orale en turc traite le découpage, qui est le vrai travail.

Une règle courte évite une faute que presque tous les francophones font. üç ev, jamais üç evler, le pluriel tombe après un nombre : le nombre marque déjà la pluralité, donc le suffixe disparaît. Le français accorde deux fois, trois maisons, et la faute se produit donc par réflexe et se garde longtemps.

L'harmonie vocalique est ce qui fait tenir l'empilement

Deux traits décident de la voyelle que porte une terminaison, et un seul mécanisme les combine : la position dans la bouche, avant ou arrière, et l'arrondissement. La terminaison copie les deux sur la dernière voyelle du mot.

evde et okulda portent la même terminaison sous deux voyelles : dans la maison et à l'école, avec le même suffixe locatif, e après une voyelle antérieure et a après une postérieure. Le mécanisme est régulier au point qu'il s'applique aux mots inventés.

Un francophone tient les quatre voyelles du tableau sans effort, ü compris, et c'est là que se joue l'écart avec un lecteur anglophone, à qui il manque précisément la case ü. L'harmonie vocalique prend les cas de figure un par un, et il vaut mieux la lire avant la grammaire, puisque rien ne se colle correctement sans elle.

Il n'y a pas de pronom relatif, et c'est le mur

Voici le blocage, et il ne ressemble à rien de ce qu'un francophone a rencontré. Le turc n'a ni qui, ni que, ni dont. Une proposition relative se fabrique en transformant le verbe en participe et en le plaçant devant le nom, si bien que l'homme que j'ai vu hier devient une seule masse qui précède l'homme.

Cela se lit avec un peu d'entraînement et cela se produit très tard, parce qu'il faut construire la phrase à l'envers avant d'ouvrir la bouche. Tout ce qui précède, l'harmonie, les cases, l'absence de genre, donne l'impression d'une langue mécanique et facile, et le mur arrive juste après cette impression.

Nour Yildiz, comptable à Villeurbanne, parle un turc familial fluide et n'a jamais produit une seule relative de sa vie : elle coupe ses phrases en deux et les juxtapose, ce qui est compris et ce qui la tient à un plafond précis. La grammaire turque est l'endroit où ce plafond se perce.

Quelle voyelle porte la terminaison

Deux traits décident, et une terminaison à quatre formes les copie tous les deux

Une terminaison n'a pas de voyelle fixe. Elle prend la position et l'arrondissement de la dernière voyelle du mot d'avant, et c'est toute la règle.

à l'avant de la boucheà l'arrière de la bouche

non arrondie

iLe i pointé, celui que tout le monde emploie trop
le ı sans pointMême hauteur de langue, fabriqué à l'arrière, et c'est une autre lettre

arrondie

üAvant et arrondie, et c'est le u de rue. L'anglais n'a aucune voyelle pour cette case
uArrière et arrondie, le ou de nous

Les exceptions sont presque toutes des emprunts qui n'ont jamais harmonisé. Se tromper ici n'est pas seulement un accent : l'harmonie est ce qui dit à un auditeur où le mot a commencé.

Dire si vous y étiez

Le turc a deux passés et le choix ne porte pas sur le temps. geldi veut dire il est venu et je l'ai vu, gelmiş veut dire il est venu et on me l'a dit. Le premier engage le locuteur comme témoin, le second attribue l'information à quelqu'un d'autre, et il n'existe aucune forme neutre pour s'abstenir.

Le français fait cela avec des mots, apparemment, il paraît que, et il peut toujours les omettre. Le turc le fait avec une terminaison et ne peut pas l'omettre, si bien qu'un apprenant qui emploie geldi partout raconte comme témoin des choses qu'il n'a pas vues. Ce n'est pas une faute de grammaire, c'est une faute de contenu.

Le dictionnaire de l'État, un corpus de phrases, et une machine qui découpe

Le dictionnaire de la Türk Dil Kurumu est gratuit en ligne, et sa particularité est institutionnelle : c'est l'organisme qui décide de la forme standard, donc son entrée n'est pas un avis mais la référence. Il a remplacé le volume imprimé de la même institution.

Tureng est le complément quotidien, gratuit, et il donne la locution plutôt que la glose, ce qui compte dans une langue où le sens se loge souvent dans un verbe composé plutôt que dans le mot isolé. Il a remplacé le dictionnaire bilingue de poche.

Un modèle sert de découpeur de morphèmes, ce qui est directement utile ici : coller un mot de vingt lettres et demander la liste des cases. La limite se dit franchement : il invente parfois une segmentation plausible, donc l'ordre fixe des suffixes reste la vérification, et cet ordre est justement ce que la figure ci-dessus donne.

Reste une ressource que la France possède et que peu de lecteurs emploient : la communauté turcophone y est nombreuse, en Alsace et dans la région lyonnaise notamment, et c'est le seul endroit de ce pilier où l'immersion se trouve à quinze minutes de chez soi plutôt qu'à trois heures d'avion.

Ce qui vous a plu, la forme ou le vocabulaire

Deux motifs différents amènent ici, et ils ne mènent pas au même endroit ensuite. Si c'est la mécanique qui a plu, l'empilement régulier et l'absence de genre, alors la famille voisine tient la même promesse. Le coréen empile de la même façon et place aussi son verbe à la fin, en échange de trois séries d'occlusives que le français range mal.

Si c'est le vocabulaire, la route est différente. Le turc ottoman a emprunté massivement à le persan et à l'arabe, puis la réforme linguistique de la République en a retiré une grande part, si bien que le lexique moderne est plus jeune que la langue et que le vocabulaire turc se lit comme un choix politique autant que comme une liste.

Et si ce qui vous retient est plutôt le calendrier que la langue, Apprendre une langue répond à cela, et la réponse arrive plus tôt ici qu'ailleurs : une langue agglutinante récompense la régularité quotidienne bien plus qu'une longue séance hebdomadaire.

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