les cinq voyelles japonaises sont celles du français. a, i, u, e, o, tenues nettes, sans glissement et sans réduction. Un anglophone doit désapprendre ses diphtongues pendant des mois pour arriver là ; un francophone y est déjà, et il y est aussi pour le débit, puisque le japonais donne à chaque more le même poids et que le français fait la même chose avec ses syllabes.
Deux dépenses restent, et une seule est celle qu'on annonce. 箸 hashi et 橋 hashi se distinguent par la hauteur, les baguettes et le pont : le japonais a un accent de hauteur et le français n'a rien de comparable. L'autre dépense n'est pas dans la langue, elle est dans la porte par laquelle la plupart des lecteurs d'ici sont entrés.
La France est le deuxième marché du manga au monde après le Japon, si bien que le japonais arrive presque toujours par la fiction avant d'arriver par un cours. Aucune autre des vingt-quatre entrées des langues n'a de porte d'entrée qui installe elle-même un défaut. Cela donne une oreille, du vocabulaire et une motivation qui tient, et cela donne aussi un registre.
Ce que le français prête, et les deux choses qu'il ne prête pas
Le prêt est plus large qu'il n'y paraît, et il porte sur ce qui se corrige le plus difficilement, c'est-à-dire la bouche.
- アンケート ankēto vient de enquête, アトリエ de atelier. Le japonais a emprunté au français dans la cuisine, l'art et la mode, et クレヨン, デッサン, コンクール et ピーマン se reconnaissent sans dictionnaire une fois les katakana lus.
- trois écritures dans la même phrase. Elles ne sont pas des variantes entre lesquelles on choisit, et le changement d'écriture est ce qui marque les frontières là où le japonais n'écrit pas d'espaces.
- le verbe arrive en dernier. On ne commence donc pas à parler avant d'avoir choisi comment finir, ce qui explique que la production reste lente longtemps après la lecture.
Les deux postes non prêtés sont l'accent de hauteur et le système d'écriture. Le premier ne se règle qu'à l'oreille et il n'est presque jamais noté dans un manuel. Le second est du temps, régulier et prévisible, ce qui en fait le poste le plus facile à planifier de tout cet atlas et le plus facile à sous-estimer.
Le changement d'écriture fait le travail des espaces
Le japonais n'écrit pas d'espaces entre les mots et change d'écriture à la place. Les kanji portent le contenu, noms et radicaux de verbes ; les hiragana portent la grammaire qui s'enroule autour, particules, temps, politesse ; les katakana portent ce qui est arrivé de l'extérieur.
Un lecteur voit donc où un mot s'arrête parce que la forme des signes change, et non parce qu'un blanc le lui dit. C'est la raison pour laquelle apprendre les trois écritures n'est pas trois fois le même travail préliminaire : c'est apprendre le découpage. Les hiragana et les katakana se font en quinze jours, et les kanji sont le poste long, avec deux lectures par signe et un ordre qui décide s'il tient.
Ces deux lectures sont ce qui sépare cette écriture de celle dont elle vient. 人 se lit hito seul, jin dans 日本人 nihonjin, et nin dans 三人 sannin : la lecture japonaise sert quand le signe est seul, la lecture venue du chinois quand il est composé, et la règle souffre assez d'exceptions pour qu'il faille retenir le mot plutôt que le signe.
La plus grande partie de la phrase n'a pas été dite
Le japonais supprime tout ce que l'auditeur peut reconstituer. Le sujet tombe, le complément tombe, et ce qui reste dans l'air est souvent le verbe seul avec une particule ou deux.
Écouter n'est donc pas décoder, c'est reconstruire, et la partie audible est la plus petite des deux. Un apprenant qui traduit ce qui a été dit a traduit la partie au-dessus de la ligne de flottaison, et il se demande ensuite pourquoi la conversation lui échappe alors qu'il a compris chaque mot.
Ce que porte la partie immergée est précis : qui fait l'action, à qui, ce que vous êtes l'un pour l'autre, et ce qui a été dit trois tours plus tôt. Les trois premiers ne sont pas devinés au hasard, ils sont portés par la forme du verbe et par la direction inscrite dedans, ce que la grammaire japonaise tient et que la compréhension orale en japonais traite comme une reconstruction plutôt que comme un exercice de vitesse.
Un échange ordinaire
Ce qui a été dit, et tout ce que la phrase vous laisse fournir
Le japonais supprime ce que l'auditeur peut reconstituer, si bien qu'écouter est une reconstruction et non un décodage, et que la part audible est la plus petite.
- Le verbeSouvent le seul mot présent
- Une particule ou deuxMarquant ce qui ne pouvait pas être deviné
- Qui fait l'actionSupprimé dès que le contexte le fournit, c'est-à-dire presque toujours
- À qui elle est faiteSouvent porté par la direction inscrite dans le verbe
- Ce que vous êtes l'un pour l'autrePorté par la forme du verbe plutôt que par un mot
- Ce qui a été dit trois tours plus tôtToujours actif, et toujours en train de fournir les pièces manquantes
Un apprenant qui traduit ce qui a été dit a traduit la partie au-dessus de la ligne. La proportion est toute la thèse de ce dessin.
Le registre que la fiction enseigne
Voici la dépense propre à ce lecteur. 俺 ore et お前 omae ne se disent pas au travail : ce sont un je et un tu de langue rude, ordinaires dans un manga de combat et déplacés dans presque toute situation réelle, et rien dans une traduction française ne les signale, puisque le français les rend tous les deux par je et par tu.
Le tutoiement et le vouvoiement donnent une intuition utile et trompeuse. Utile, parce que l'idée qu'une forme verbale encode le rapport entre deux personnes est déjà installée, ce qu'un anglophone doit construire de zéro. Trompeuse, parce que le français règle la question une fois par personne, avec un pronom, tandis que le japonais la règle à chaque verbe et sur trois axes séparés.
食べます tabemasu est poli, 食べる taberu ne l'est pas, et la politesse est de la grammaire, pas du ton : elle ne s'obtient pas en adoucissant la voix ni en ajoutant s'il vous plaît. Lucas Berthier, graphiste à Tours, a appris son japonais sur dix ans de séries et parle couramment un registre qu'il ne peut employer avec aucun de ses interlocuteurs professionnels. Il n'a pas mal appris. Il a appris une moitié en croyant qu'il n'y en avait qu'une.
La sortie est mécanique et courte : réapprendre la forme polie de la centaine de verbes déjà connus, ce qui prend deux semaines, puis n'écouter que de l'entretien et du documentaire pendant un mois. Les niveaux de politesse tient le système, et il vaut d'être lu avant la première conversation plutôt qu'après.
Un dictionnaire gratuit, une file payante, une extension
Jisho est le dictionnaire et il est gratuit. Il cherche par lecture, par sens et par tracé, ce qui règle le problème propre à cette écriture : on ne peut pas taper un caractère qu'on ne sait pas lire. Il a remplacé le dictionnaire papier rangé par clé et par nombre de traits.
WaniKani est une file d'attente de kanji ordonnée par composants plutôt que par fréquence, avec une répétition espacée intégrée. Les premiers niveaux sont gratuits et le reste est un abonnement, facturé en dollars. Il a remplacé la liste officielle apprise dans l'ordre scolaire japonais, qui est l'ordre dans lequel un enfant japonais les rencontre et non celui dans lequel un adulte les retient.
Yomitan est l'extension de navigateur qui donne la lecture et le sens au survol, gratuitement, ce qui transforme n'importe quelle page japonaise en texte gradué. Il a remplacé le va-et-vient entre l'onglet du texte et celui du dictionnaire, et c'est l'outil qui rapproche le plus vite la lecture de la vitesse d'un adulte.
Le certificat, lui, a une particularité qu'il faut connaître avant de s'inscrire : le JLPT ne comporte aucune épreuve de production, ni écrite ni orale. Il se passe en France deux fois par an, et un N2 dit ce qui a été reconnu, jamais ce qui peut être produit.
Si ce sont les caractères qui vous ont plu
Au douzième mois, deux lecteurs qui ont suivi le même chemin bifurquent. Celui que l'écriture intéresse tient un travail cumulatif dont chaque mois paie le suivant, et le vocabulaire japonais montre pourquoi : un kanji connu ouvre les mots où il entre, à condition de savoir laquelle de ses deux lectures s'applique.
Celui qui voulait parler a le travail plus court et beaucoup moins confortable, puisqu'il se mesure devant quelqu'un et qu'il exige d'abord de trancher le registre.
Si ce sont les caractères, le chinois les emploie avec une lecture par signe et sans grammaire flexionnelle, ce qui est un marché plus simple d'un côté et payé en tons de l'autre. Apprendre une langue pose le rythme, et il pèse ici plus qu'ailleurs, parce qu'un kanji non revu se perd plus vite qu'un mot alphabétique.